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RIRE AU MOYEN AGE
Jacques LE GOFF
Au moment de commencer a parler d'une enquete sur le rire au Moyen Age, une premiere crainte me saisit. Voltaire en effet a écrit : "Les hommes qui cherchent des causes métaphysiques au rire ne sont pas gais". Mais je ne cherche pas des causes métaphysiques au rire. Je m'efforce de chercher, et en particulier au Moyen Age, quelles ont été les attitudes de la société, les prises de position théoriques a l'égard du rire, et comment le rire, sous ses diverses formes, a fonctionné dans la société médiévale.
Je voudrais persuader le lecteur que le rire est un vrai sujet de réflexion, et en particulier, qu'il releve d'une étude historique. J'espere justifier une premiere observation, tres générale, mais qu'il ne faut pas passer sous silence sous prétexte de banalité : le rire est un phénomene culturel. Selon les sociétés et les époques, les attitudes a l'égard du rire, les pratiques du rire, les objets el les formes du rire, ne sont pas les memes, changent. Le rire est un phénomene social. Il requiert au minimum deux ou trois personnages réels ou supposés : celui qui fait rire, celui qui rit, celui dont on rit, tres souvent aussi celui ou ceux avec qui on rit ; c'est une conduite sociale qui suppose des codes, des rites, des acteurs, un théâtre ; je dirais meme que c'est le seul point qui me paraît intéressant dans l'étude, par ailleurs extremement décevante, de Bergson sur le rire ; mais il a, et parfois avec des formules heureuses, insisté sur cet aspect social du rire, et Freud a marqué sur ce point la convergence de ses théories avec la pensée de Bergson. En tant que phénomene culturel et social, le rire doit avoir une histoire. Je me vois donc contraint d'amener le lecteur vers le sérieux du rire, et j'ai ici aussi mes autorités. En 1983, l'américain Morreall a publié un livre stimulant, qui
*. Jacques LE GOFF est directeur d'études a l'E.H.E.S.S ancien Président de l'Ecole. Ce texte a été présenté en "Séminaire du Centre" le 13 mars 1989.