Bővebb ismertető
D'aucuns s'interrogent sur l'avenir de la photographie documentaire. Ils vous expliquent tres sérieusement que l'image fixe n'a plus de sens si elle n'est qu'un reflet de la réalité, qu'elle n'existe que manipulée, transfigurée, transcendéci sublimée par la catégorie privilégiée des Artistes.
Et puis voila qu'on pose sur votre table une série d'images faites ces dernieres années sur un sujet qui brule dans un pays qui flambe.
Et ces images-la, volées par Graffenried sans avoir été visées - car mettre l'appareil a l'oil est mettre sa vie en danger -, elles témoignent d'une vérité que personne ne vous montre, d'un quptidien de peur et de fureur que ne montre pas votre journal de 20 heures.
Alors on ne se pose plus de questions d'esthétique ou de symbolique. On regarde ce que fut Alger la Blanche virer au noir des espoirs déçus, virer au rouge des gorges tranchées.
Un photographe peut donc montrer la haine et l'absurdité : la photographie existe.
Robert Delpire
Créateur et directeur du Ceritre national de la photographie, Paris, de 1981 a 1996.
J'ai pu me rendre a dix reprises en Algérie depuis octobre 1991. Au début, c'était l'enthousiasme, la démocratie, l'ouverture. Je pouvais voyager dans tout le pays, aller ou je le souhaitais. J'étais la un peu par hasard, non en tant que journaliste mais comme photographe-artiste invité par le ministere de la Culture et l'ambassade suisse pour montrer une exposition au Palais de la culture d'Alger a l'occasion du 700' anniversaire de la Confédération helvétique.
J'avais reçu un appel téléphonique de l'ambassade : « J'ai vu dans Le Journal de Geneve que vous participiez a des expositions de photos. Voulez-vous en faire une a Alger ? » J'ai failli demander ou se trouvait Alger, je ne savais rien du pays. J'ai répondu que je n'avais pas envie de montrer seulement des photographies de Suisse ; ça aurait peu d'intéret et je ne voulais pas faire une exposition uniquement pour le personnel diplomatique. Je leur ai proposé d'organiser une rencontre, une sorte de workshop avec des photographes algériens. Je me suis rendu compte qu'ils n'avaient ni films ni papier pour les tirages. L'ambassadeur m'a invité une quinzaine de jours, quatre mois avant mon exposition. J'ai rencontré dix photographes, nous avons beaucoup parlé ; j'avais emmené des films, nous avons photographié Alger ensemble. J'ai développé tous les films chez moi et, de retour sur place, nous avons accroché leurs images a côté des miennes. Des familles entieres sont venues, la télévision d'État aussi.
L'hospitalité
Je me suis fait dix amis d'un coup. En Algérie, si vous etes avec une personne, vous devenez l'invité de toute la famille. J'ai ainsi compris ce que l'hospitalité veut dire en pays d'Islam. En
Europe, si un Arabe est devant la porte, nous la refermons ; a Alger, c'est le contraire. A table, il y a toujours un couvert en plus, au cas ou un étranger pousserait la porte. J'ai pu voyager pendant deux mois dans le pays sans aller une seule fois a l'hôtel. Dans la meme famille, vous pouvez trouver un enfant qui est proche du FIS (Front islamique du salut), un autre qui est journaliste a la radio, un troisieme qui travaille pour l'État ; c'est le pays en concentré. La famille est sans doute la seule structure qui subsiste dans ce pays disloqué.
Ces relations d'amitié m'ont donné confiance. Elles ont provoqué en moi un basculement, m'ont incité a changer de statut et a revenir pour réaliser un travail photographique. C'était une époque ou il était encore possible de se faire des amis, et c'est grâce a eux que J'ai toujours pu revenir au pays. Je me suis rendu compte, en 1994, alors meme que le pays était devenu dangereux, que je n'étais plus vrai'ment un étranger : des inconnus m'ont embrassé dans la rue pendant la fete de l'Aid. Je n'étais un étranger que lorsque je sortais l'appareil photo, ou lorsque j'ouvrais la bouche dans la rue. De toute façon, on ne parle pratiquement plus dans la rue depuis le début de la crise, en 1993 ; parce que l'on ne sait plus qui est qui. Aujourd'hui, cette hospitalité est ébranlée : si vous recevez un étranger, si vous lui offrez un couvert et un lit, le matin vous pouvez avoir la police dans la maison qui vous accuse d'abriter un terroriste. Le plus dur, pour mes amis, c'est de ne plus pouvoir pratiquer l'hospitalité recommandée par la religion, a cause de la peur.
La photographie
Quand j'arrive aujourd'hui a Alger, ce n'est d'abord pas comme photographe mais pour rendre visite a mes amis. La photographie ne vient qu'ensuite.
En Europe, je milite pour une photographie avec l'autre, avec le consentement de la personne photographiée, je déteste les téléobjectifs. Au début, a Alger, j'ai voulu appliquer ce principe. L'appareil est génial parce qu'il donne une excuse pour prendre contact. Je suis allé au marché, j'ai parlé au monsieur qui vend des légumes, je lui en ai acheté.