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Si la Renaissance hongroise a profondément marqué la vie culturelle du pays, aucune de ses manifestations ne fut plus grandiose, ni plus renommée que la bibliotheque de Mathias, roi de Hongrie (1458-1490). Ne le cédant en rien au.x institutions comparables d'Europe occidentale, ce fut aussi, dans les contrées qui s'étendent au nord des Alpes, une réalisation unique en son genre, unique a son époque<'>.
Aujourd'hui encore, bien des questions peuvent se poser a son sujet : pourquoi cette premiere grande bibliotheque humaniste, située en dehors de l'Italie et appartenant a un souverain, s'est-elle précisément constituée a Buda, siege de la cour royale de Hongrie ? Serait-elle issue des seules contingences locales, ou bien de la volonté, voire du caprice d'une personnaUté isolée ? Le roi n'aurait-il pas obéi a des impulsions, somme toute, médiocres : ostentation du pouvoir, gout du faste, désir de suivre la trace des princes italiens ? Les manuscrits n'avaient-ils pas été recherchés pour la beauté et la richesse de leur présentation — pour leur valeur matérielle, par conséquent — plus que pour l'intéret de leur contenu ? Ne formaient-ils pas plutôt une collection d'objets d'art que l'on gardait jalousement ? Sortie, pour ainsi dire, du néant et rassemblée a la hâte, celle-ci ne devait-elle pas disparaître, apres une breve période d'éclat ? Peut-etre ne faut-il voir la que l'indispensable accessoire d'une cour façonnée a l'italienne par l'influence d'une reine venue de Naples ?
Les faits historiques nous apprennent tout autre chose : liée de maniere organique a l'évolution de la vie culturelle en Hongrie, la Bi-bliotheca Corviniana en représente meme un jalon essentiel pour l'histoire du livre et des bibliotheques. Divers précédents, une conjoncture s'enchaînent logiquement pour justifier sa création, les motivations s'expliquent. Une évidence, encore, s'impose : jamais les collections de Mathias ne formerent un quelconque musée du livre ; la Corvina fut une bibliotheque au sens propre, conçue pour rassembler, en un meme lieu, les principales productions de l'esprit humain, contribuant sensiblement aux progres de l'humanisme en Europe centrale. Si, par ailleurs, le cadre était somptueux, les reliures, de grand prix, c'est que rien n'était trop beau pour la mise en valeur des précieux manuscrits.
La premiere des bibliotheques hongroises naquit vers l'an mil, a Saint-Martin de Pannonhal-ma (abbaye bénédictine, située sur une colline en Transdanubie, Hongrie de l'Ouest), lorsque l'un des inoines rangea quelques douzaines de manuscrits dans une modeste niche creusée a meme la paroi de sa cellule'^'. Que de temps écoulé entre ce geste anonyme et celui d'un Laurent de Médicis agissant a l'instar du roi de Hongrie, pour fonder sa propre bibliotheque gréco-latine : le témoignage de l'humaniste florentin, Bartolommeo della Fonte, date de r489<3'.
Durant les cinq siecles, ou presque, écoulés entre-temps, la diffusion des textes écrits s'était réalisée en Hongrie, tout comme dans les autres pays d'Europef". Destinés a l'usage des paroisses, des communautés religieuses, des écoles rattachées aux cloîtres et aux chapitres, les manuscrits faisaient l'objet d'une demande toujours croissante. La fréquentation des universités étrangeres permettait aux émdiants hongrois de se familiariser avec les ouvrages de philosophie, de théologie et de droit mais, dans le pays meme, ni les universités de Pécs et d'Ôbuda, ni les studia ge-neralia, les écoles cantonales et les écoles des monasteres fondées par les Dominicains ou les Augustins, ne pouvaient fonctionner sans certaines formes de bibliotheques. Les remarquables manuscrits parvenus jusqu'a nous attestent, des le xiii" siecle, que l'art des enlumineurs vivant a la cour de Hongrie valait bien celui de leurs confreres étrangers"). Le recours a l'écrit, qui s'était progressivement imposé dans la gestion des affaires, contraignit la chancellerie royale et diverses autorités a prévoir un nombre suffisant de scribes sachant lire et écrire en latin, capables aussi de recopier des manuscrits. Sur le plan de l'utilisation courante et de la transcription des textes, comme sur tant d'autres, la Hongrie avait rejoint les pays occidentaux, en ce début du xv= siecle.
Tout ce processus ne signifiait rien de particulier, si ce n'est qu'il révélait un terrain propice a l'évolution ultérieure. Pour qu'un mouvement humaniste, aussi fortement centré sur l'écrit, prenne son essor en Hongrie plutôt que dans d'autres pays, il fallait que s'y rencontrent plusieurs circonstances favorables : par exemple, ces liens nombreux qui s'étaient tissés entre l'Italie et la Hongrie, non pas occasionnellement, mais