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Les freres de la côte
Introduction
LA SCENE SE PASSE, UNE FIN D'ÉTÉ LUMINEUX, a Trégastel, village balnéaire de ce département breton qui s'appelle alors Côtes-du-Nord. Deux freres que onze ans d'âge séparent s'embarquent sur un vaurien, nom prédestiné pour une embarcation chere a deux voyous toujours pressés et qui croient braver les éléments d'un coup d'aviron. Direction les Sept-îles, l'île aux Oiseaux dont le soleil de cette fin de journée éclaire le sommet blanchi au guano. Tandis que cette neige posée au large se rapproche, la mer se fait soudainement plus grosse, ride son front d'une épaisse barre, toute noire, le vent se porte et porte a son tour. Les deux pirates en algue n'avancent plus, tant les creux retiennent l'allure. Le vaurien hoquette, trébuche, se cogne la tete et la bôme fait le pitre. L'île aux Oiseaux paraît inaccessible, soudainement. « C'est l'île de laTortue », dit l'aîné, faisant allusion a la vitesse du vaurien, réduite a néant. Le cadet a sept ans, a peine, mais il vient de passer une partie de la matinée a lire un grand livre d'images, illustrant un récit de Daniel Defoe. Il sait ce que l'île de la Tortue a abrité de flibustiers, de chasseurs de trésors et de boucaniers. En quelques instants, le cauchemar de la navigation devient un reve peuplé de personnages fabuleux et de chimeres comme avec tous les enfants qui aiment a se projeter dans un monde meilleur, simple, heureux.
La tempete est a son comble. On ne pavoise pas, mais on n'amene pas bas non plus. Il faut faire marche arriere, tenter de fuir le grain, aller a la cape, regagner le petit port de Ploumanac'h en contournant le château des corsaires. Mais la route est longue et le cadet, Olivier, effrayé. Patrick, son grand frere, tout en tenant la barre, lui passe un ciré et l'installe a ses côtés. Parler, parler, pour distraire l'attention, pour que les paquets d'eau que l'on embarque, les coups dans la coque, la voile tendue comme une outre, le froid qui gagne tous les membres ne fassent pas craindre un naufrage. Raconter des histoires. Des histoires pour avoir plus peur encore. Le corps couvert de goudron de William Kidd accroché a Tilbury Point, la tete fumante de Barbe Noire, les doigts ou les oreilles que l'on coupe pour récupérer bagues et boucles, la vie courte et joyeuse noyée dans des tonneaux de rhum, les pavillons des pirates avec cours ensanglantés, sabres, faux, crâne et os, fleches et sabliers. Les tavernes ou l'on entre en frappant avec sa jambe de bois et ou l'on se sert une pinte de biere avec son crochet, évidemment. Rever, mais rever d'arriver aussi. La-bas, la côte salvatrice. Et eux deux, « les freres de la côte » comme ils se nommeront ce jour-la, en mettant le pied a terre, se jureront d'écrire un jour un livre sur ces fantômes qui les ont fascinés.
Les jeunes freres de la côte hissent le pavillon noir !
s de trésors / 9