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FRIGYES KARINTHY OU DANSE SUR UNE CORDE A SE FAIRÉ METTRE AU COU La Hongrie le tient pour son Tristan Bemard. Serait-il son Kafka ou son Lautréamont ? Humoriste, virtuose du A la maniére de..., Socrate de café fourvoyé dans le journalisme, esprit encyclopédique voué des le jour de sa naissance á la lumiére du solstice d'été, représentant le moins lyrique de la pléiade réunie dans les premieres décennies du siécle autour de la revue Nyugat, admirateur d'Amundsen et de Freud, ami et émule des pionniers de l'aviation, inventeur quasi légendaire de jeux d'esprit et de canulars, - telle est l'image composite mais réjouissante que vous proposeront de Karinthy la plupart de ses nombreux fiaéles. A défaut de ses parodies, intraduisibles bien sűr, ils vous engageront avec un sourire qui en dit long, á lire sans tarder Monsieur, s'il vous piait /, suite de scénes en effet fort amusantes de la vie des collégiens ; pour illustrer son rationalisme, ils ne manqueront pas non plus de vous raconter comment opéré á Stockholm, en 1936, d'une tumeur au cerveau, il suivit I'intervention en toute lucidité d'esprit et consicna son expérience avec une bonne humeur et une objectivité exemplaires dans un livre ultimé souvent considéré comme son chef-d'oeuvre : Voyage autour de mon cráne, qui fut traduit en francais. Peut-étre vous signaleront-ils aussi qu'á peine ágé de quinze ans, il s'était fait connaitre, en 1902, par un Voyage de noces au centre de la Terre (tout un programme peutétre comme va nous le montrer une certaine grotte !), et que ce nouveau Jules Verne allait aussi devenir le Wells et surtout le Swift nongrois : dans ses deux romans fantastiques les plus connus, Voyage a Farémido (1916) et Capillarie (1921), l'un et l'autre également traduits en francais, vous pourrez, á la suite de Gulliver, successivement découvrir que l'humanité est la vermine qui parasite la Terre, puis assister á la lutte implacable des oihas et des bulloks - comprenez : des femmes et des hommes - dont les premiéres, toujours sűres de vaincre, se nourrissent, notez-le, de la cervelle des seconds. De Danse sur la corde} publié en 1923 - comme aussi de Reportage céleste qui paraitra en 1937 - on vous dira en revanche peu de chose. Bien que réédité, ce livre, depuis sa parution, est resté entouré d'un silence qui se voulait cnaritable. Rappelant aprés d'autres qu'il fut écrit dans une période d'accablement et de désillusions, Tamás Ungvári, dans la grandé Histoire de la littérature hongroise, résume sans doute l'opinion commune en se contentant d'indiquer que sa structure décousue en fait l'ouvrage le plus relativiste de ce conquéreur d'absolu . Livre confus, agacant, décourageant; livre pourtant d'une luxunante verbosité, d'un onirisme surréaliste qui préfigure certains des films les plus secrets de Bunuel, de Fellini, du plus récent Godart. Déroutant, Danse sur la corde l'est d'abord par un foisonnement de personnages dans lequel on ne sait jamais de science certaine qui est qui. Surgies au coin d'une phrase pour aussitót disparaitre á jamais, certaines figures y sont si fugitives, si insaisissables que 1a nécessité de leur présence nous échappe. Qui sont, au chapitre III, les mystérieuses Agnés et Rosette dont le papotage téléphonique s'intercale sans transition au milieu de la conversation des médecins ? Jouent-elles seulement les utilités en nous faisant entendre la voix de la rumeur publique ? Mais pourquoi, dans ce cas, ces allusions á un comte Pérégrini dont il ne sera plus jamais question ? A quoi bon aussi cette triplication récurrente des personnages si la plupart d'entre eux s'évaporent au bout de quelques mots ? Des trois médecins offíciants ele la clinique Horosek, Meyer n'a d'autre róle que de s'allonger sur un canapé, d'allumer une cigarette, de demander narquoisement á Tölgy d'expliquer quelque chose á Bolza ; Kölp se contente de se verser un cognac - et aussi de porter un nom étrange dans lequel celui de Tölgy, le médecin-chef, et celui de Kalp, l'obsédé, se combinent. Des trois médiums, le troisiéme n'est que mentionné ; l'esprit qu'il dóit fairé apparaitre n'apparait pas.