Bővebb ismertető
PREFACE
par Alain Rey
Une préface ne doit etre qu'un titre plus long.
Jean-Paul (cf. p. 30)
Faire surgir d'un texte un passage significatif pour en user dans son propre discours est une pratique aussi ancienne que le discours. Comme si la formation d'une phrase originale, et que l'on croit nouvelle, engendrait quelque crainte et qu'on doive, pour parler, s'appuyer sur du déja dit. Depuis l'allusion discrete, déformée ou sollicitée, jusqu'aux emprunts systématiques, le recours a la parole antérieure est l'une des dimensions fondamentales de toute production en langage; il assure matériellement cette circulation du sens que la critique moderne a nommé « intertextualité ».
La citation n'a pas toujours bonne presse. On la qualifie souvent de pédante ; on y voit une faiblesse qui consiste a s'abriter derriere la pensée et l'expression de l'autre, et du passé. L'attitude des groupes anxieux de garantir par des autorités toutes leurs prescriptions et tous leurs commentaires peut aboutir a des litanies de vérités premieres qui peuvent etre d'énormes mensonges, a une « langue de bois ». Elle peut s'enliser dans le commentaire, et s'abîmer dans un empilement de gloses: des religions entieres reposent sur cet échafaudage bégayant.
Mais a l'inverse, prétendre s'exprimer en son nom propre est presque aussi fou que de vouloir inventer sa langue: c'est l'apanage du génie. Encore celui-ci est habile a citer, pour peu qu'il s'accompagne de cette supérieure sagesse, la modestie. Et, pour donner l'exemple, me voila conduit a emprunter cette phrase de Montaigne : « Car je sais faire dire aux autres ce que je ne puis si bien dire, tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mon sens » {Essais, I, II, chap. 10).
Merveilleux programme pour tout choix anthologique. Cueillir et recueillir, la ou l'inspiration, le souffle poétique les ont mis, les témoignages d'une « force de langage », la ou le savoir, la sagesse et la lucidité les ont produits, les effets d'une « force de sens ».
Ainsi, dans l'immensité inépuisable des discours humains, gisent d'innombrables correctifs a nos « faiblesses ». D'ailleurs les critiques les plus acerbes contre la citation ne concernent que son usage. De celui-ci dépend toute pertinence. Le passage le plus beau, le plus profond, le plus connu, devient absurde a etre cité hors de propos, comme un tableau sublime hideusement encadré. A moins que du contraste ne naissent un effet et un déplacement, le réemploi créant un objet nouveau. De la citation scientifique au kitsch poétique, toutes les pratiques sont possibles.