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Jean Atlan
Musée National d'Art Moderne Paris 22 Janvier - 17 Mars 1963
Jean Atlan est mort en 1960 a Page de 47 ans. Le Musée National d'Art Moderne se devait de lui rendre hommage comme il Ta fait pour Gruber, Walch, Nicolas de Staël, artistes fauchés avant la saison et dont Tosuvre a été cruellement interrompue au moment meme oii la jeunesse, en elle, s'épanouissait en fructueuse maturité.
Les premiers temps d'Atlan avaient été difficiles, sinon misérables et aventureux. Arreté pendant l'occupation il n'avait échappé au pire qu'en simulant la folie. Cet épisode de son histoire met en relief un trait de son caractere, a savoir un extraordinaire don de mimétisme. Ses origines de jviif nord-africain y sont aussi pour quelque chose : il y avait en lui du conteur oriental. Ceux qui, apres la Libération, ont connu les fetes d'esprit et d'amitié que, aux côtés de sa vaillante jeune femme Denise, il donnait en son atelier, n'ont pas oublié la verve bouffonne et intarissable de ses imitations, de ses parodies, de ses récits. Mais comme le conteur oriental, il savait, au cours de ces exercices, demeiirer impassible, comme se retirant en lui-meme pour se ranger a son tour avec les spectateurs et assister lui-meme au spectacle qu'il produisait. n semblait comme étranger a sa propre prodigalité et irresponsable de ses personnages.
Un pareil détachement révele une grande force intérieure, une maîtrise. On sait qu'a son arrivée a Paris, en 1930, il fut étudiant en philosophie a la Sorbonne ; cela ne suffit pas toujours pour faire un philosophe, mais qu'il eut étudié ou non la philosophie, il était un philosophe. Il possédait cette sorte lucide et forte d'intelligence qui permet au philosophe de dominer toutes les circonstances et de disposer a son gré de ses propres dons. Ët parmi ces dons d'Atlan, si nombreiix, si heureux, si riches, il y avait des dons de peintre.
Ceux-ci allerent de pair avec des dons de poete. Atlan a été un merveilleux poete, puissant, virulent et qui sait ce qu'il aspire a dire, qui sait dans quelles ténébreuses légendes originelles, dans quel « sang profond » il puise son inspiration. Ces sources de son lyrisme sont les memes que celles de sa peinture.
Sa poésie et sa peinture ont une commime patrie, celle de ces Atlantes qu'évoque son nom, un mélange de civilisations obscures qui remontent aux eres des premieres migrations et des premiers rivages, une contrée mystérieuse et barbare faite d'on ne sait quelle Afrique et quelle Asie, sinon de quelle Amérique antérieure a sa découverte ou meme a son éclosion hors des flots.
Issue de ces étranges nostalgies, la peinture d'Atlan s'est d'abord présentée sous des especes confuses et violentes. Si impertur-
bable que fut le peintre devant ses dons, devant les forces qui émanaient de lui, il ne pouvait néanmoins ne pas en etre quelque peu surpris et ne pas éprouver quelque peine a s'y reconnaître, bref ne pas avoir a lutter avec son ange. Le coloris en est âpre, la pâte épaisse, le mouvement foug^ueux, l'esprit féroce. H y a la une fureur qui ne va pas sans incertitude. Mais la pensée secrete attend impatiemment son moment et le moment est vite venu, la maîtrise s'est affirmée, et la patrie cherchée a pris sa figure, — une figure souveraine.
Pour contradictoire que semble ce terme de figure au langage dont on doit user s'agissant d'une peinture de l'école abstraite, il vient ici tout naturellement sous la plume. Car les ouvres d'Atlan sont des chefs-d'ouvre, des chefs-d'ouvre nettement configurés et qui imposent ime royale évidence. Ils ne pouvaient etre autres que ce qu'ils sont, et cette existence est incontestable ; leur présence a un effet magique et fascinant. La couleiir a pris sa place, et sur ces ocres rouges, ces jaxmes dorés, ces bleus nocturnes, tous ces sourds éclats de gemmes, se tracent impérieusement d'immenses hiéroglyphes noirs. Ceux-ci dessinent des betes fabuleuses, des personnages sacrés, des dieux extremement anciens, peut-etre TAdam-Kadmon des Kab-balistes, sinon des volontés et des passions, bref tout cela que, chez les peuples encore purs, dessine, c'est-a-dire signifie, la danse.
Le don mimétique d'Atlan employait, d'entrée de jeu, la parole. Plus immédiatement encore, et sur son vrai terrain, qui est le terrain de la création plastique, il se déploie en geste vital. Et voici que nous touchons a la vertu essentielle que ses plus clairvoyants commentatexurs ont reconnue a l'art d'Atlan : le rythme. Cet art est possédé d'im rythme puissant, il est un rythme, le rythme meme ; c'est le rythme qui lui donne sa figure.
Ces rythmes noirs, donc, et d'un si beau noir, leur vigueur, leur noblesse et leur amplitude sont d'un irrésistible effet. Ils vont leur chemin en courbes décisives, se reprennent sur la butée d'un angle terrible, se compliquent en des entrelacs menaçants comme des nouds de serpents. Ils s'étalent dans l'étendue de la toile, la sacralisant et faisant ainsi de chacime un ballet complet et une image.
Ce caractere achevé, absolument accompli des peintures de Jean Atlan contraste avec l'état d'inachevement ou, soudain, est demeurée son ouvre. On n'en éprouve qu'un plus poignant regret a songer a ses possibilités futiu-es. Un feu s'est éteint dans son plus parfait éclat.
JEAN CASSOU Conflervateur en aef du Musée NaUonal d'Art Moderne