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Une tragédie a huis dos
BENJAMIN STORA
Je me demande comment se souviennent les gens qui ne piment pas, qui ne photographient pas. Comment faisait l'humanité pour se souvenir?' chris marker
UNE GUERRE SANS IMAGES?
De 1991 a 2001, l'Algérie s'est trouvée plongée dans une guerre cruelle qui a fait plus de 100 000 morts, selon un bilan officiel établi par les autorités algériennes. La tragédie puise ses racines dans la crise économique, le blocage du systeme politique longtemps appuyé sur un parti unique, le vertige identitaire que vit le pays a la suite du non-achevement du travail de construction nationale commencé apres l'indépendance de 1962. Des strates de violence, comprimées par un État autoritaire pendant de longues années, de 1962 jusqu'a la chute du parti unique en octobre 1988, ont fini par imploser tout au long des sanglantes années 1990, faute d'une mémoire historique pouvant offrir un consensus national.
Tout au long de ces années 1990, la situation algérienne a souvent été évoquée comme une "tragédie a huis clos", en l'absence d'images'. Dans une Algérie abstraite, insaisissable, une violence apparemment incompréhensible s'était déployée. Un territoire de lumiere, situé au Sud, se trouvait assombri d'une immense tache noire. A l'heure du bombardement massif, sauvage, des images et a la vitesse de leur propagation, la grande "invraisemblance" de ce conflit tenait aux aspects matériels de sa représentation : l'effacement des lieux de la tragédie procurait une impression d'étrangeté. L'Algérie, longtemps interdite d'acces aux caméras par les autorités, se transformait en un décor plongé dans l'ombre. Puisque la diversité du réel faisait défaut, il était bien difficile de partager une expérience sensorielle de cette guerre. Ainsi, privé de "paysages", l'événement échappait aisément a la chronologie. Pendant ce temps, la presse algérienne, journalistes et photographes, était cruellement touchée, avec plusieurs dizaines d'assassinats.
1. cité dans l'introduction - générique du documentaire de Robert Kramer, Vietnam : point de déport.
2. Sur cet aspect, je renvoie a mon ouvrage, la guerre invisible, Algérie année go. Presses de Sciences Po, Paris, 2001.