Bővebb ismertető
J'ai dit pourquoi, apres les Mémoires d'une jeune fille rangée, je décidai de poursuivre mon autobiographie. Je m'arretai, a bout de souffle, quand je fus arrivée a la libération de Paris; f avais besoin de savoir si mon entreprise intéressait. Il parut que oui; cependant, avant de la reprendre, de nouveau f hésitai. Des amis, des lecteurs m'aiguillonnaient : « Et alors? Et apres? Ou en etes-vous maintenant? Finissez-en : vous nous devez la suite » Mais, au-dehors comme en moi-meme, les objections ne m'ont pas manqué : « Cest trop tôt : vous n'avez pas derriere vous une ouvre assez riche » Ou bien : « Attendez de pouvoir dire tout : des lacunes, des silences, ça dénature la vérité. » Et aussi : « Vous manquez de recul. » Et encore : « Finalement, vous vous livrez davantage dans vos romans. » Rien de tout cela n'est faux : mais je n'ai pas le choix. L'indifférence, sereine ou désolée, de la décrépitude ne me permettrait plus de saisir ce que je souhaite capter : ce moment ou, a Vorée d'un passé encore brulant, le déclin commence. J'ai voulu que dans ce récit mon sang circule; j'ai voulu m'y jeter, vive encore, et m'y mettre en question avant que toutes les questions se soient éteintes. Peut-etre est-il trop tôt; mais demain il sera surement trop tard.
« Votre histoire, on la connaît, m'a-t-on dit aussi, car a partir de 44 elle est devenue publique. » Mais cette publicité n'a été qu'une dimension de ma vie privée et, puisqu'un de mes desseins est de dissiper des malentendus, il me semble utile de raconter celle-ci en vérité. Melée beaucoup plus que naguere aux événements politiques, j'en parlerai davantage; mon récit n'en deviendra pas plus impersonnel; si la politique est Fart de
CHAPITRE PREMIER
Nous étions libérés. Dans les rues, les enfants chantaient :
Nous ne les reverrons plus
C'est fini, ils sont foutus.
Et je me répétais : c'est fini, c'est fini. C'est fini : tout commence. Walberg, l'ami américain des Leiris, nous promena en jeep dans la banlieue : c'était la premiere fois depuis des années que je roulais en auto. De nouveau, je fiânai apres minuit dans la douceur de septembre; les bistrots fermaient de bonne heure, mais quand nous quittions la terrasse de la Rhumerie ou ce petit enfer rouge et fumeux, le Montana, nous avions les trottoirs, les bancs, les chaussées. II restait des tireurs sur les toits et je m'assombrissais quand je devinais au-dessus de ma tete cette haine aux aguets; une nuit, on entendit les sirenes : un avion dont on ne sut jamais la provenance survolait Paris; des V^ tomberent sur la banlieue parisienne et éventrerent des pavillons. Et Walberg, généralement tres bien informé, disait que les Allemands achevaient de mettre au point de terrifiantes armes secretes. La peur retrouvait en moi une place encore toute chaude. Mais la joie la balayait vite. Jour et nuit avec nos amis, causant, buvant, flânant, riant, nous fetions notre délivrance. Et tous ceux qui la célébraient comme nous devenaient, proches ou lointains, nos amis. Quelle débauche de fraternité! Les ténebres qui avaient enfermé la France explosaient. De grands soldats kakis, qui mastiquaient du chewing-gum, témoignaient qu'on pouvait a nouveau franchir les mers. Ils marchaient d'un pas non-