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PRÉFACE
Par une fin d'apres-midi d'été, je fis l'ascension du Moqattam, cette sorte de néant solennel et doré qui surplombe Le Caire. A sa base, une cité populaire étale ses rangées d'immeubles neufs. L'un des plus vieux paysages du monde reçoit ainsi l'empreinte de la société moderne, inquiete de faire vivre les vivants comme l'antique l'était d'éterniser les morts.
Au flanc de la roche, sur la face qui domine la nécropole de Yimâm Chaféi, nous rendîmes visite a la sépulture d'Omar ibn al-Farid, ce poete dont l'inspiration s'émut aux confluents du mysticisme et de la sensualité. Ces plantes tout autour de l'humble catafalque, qui sait si leur parfum n'est pas celui que, selon la légende, dégage ce corps exaucé ? Les pelerins en tout cas sont restés fideles au prince des amants, et se complaisent toujours a recueillir dans ces lieux dévorés ce qui proclame la violence et la déréliction du désir.
Lorsque, de la roche creusée pour la gloire des morts, nous regardâmes vers l'ouest, un spectacle adverse et complémentaire nous envahit. Les immeubles audacieux, les hautes enseignes au néon disaient la consommation, l'entreprise, l'inlassable tâtonnement de l'homme. Sur la droite, dans la Gezireh, brillaient les feux d'une exposition industrielle.
Ainsi deux ordres de choses se révélaient a nous : la civilisation de l'immémorial, d'une part; et, de l'autre, celle de l'échange international. Nous découvrions dans une meme perspective l'historique et l'intemporel. Car enfin ce souffle de l'homme qui chanta l'ambiguité de l'amour a fait surgir une ouvre plus durable que les dynasties de son temps. La masse cumulative de ce pays façonnant son histoire se compose elle aussi des souffles et des gestes de l'homme. De la mortalité des passions a l'élan transcendantal, des patiences de l'histoire a la fondation d'une quotidienneté, ainsi de l'une a l'autre action les reperes se heurtent et les enchaînements se croisent, selon que les fms divergent. Ces fins, notre courage, notre espoir ne peuvent-ils enfin les réconcilier ?
La question que me pose ce haut lieu d'Egypte se vérifie de tout le monde islamique. Elle ressort des
images et du texte de Desmond Stewart que j'ai l'honneur de présenter.
Chaque civilisation propose un rapport avec l'univers. L'Islam, comme tant d'autres, doit assumer les changements qu'imprime a ce rapport l'invasion technologique. Sans renoncer pour autant a ses cautions métaphysiques, voyons-le qui déplace son axe temporel du sacré vers l'histoire. Il suit en cela le chemin des peuples qui l'ont précédé dans les initiatives et dans les inquiétudes de notre temps.
Mais il lui faut affronter non plus seulement les inégalités du monde, mais sa croissante uniformité. Se pourrait-il que l'avenir confondît dans la meme grisaille toutes les cultures, et leur fasse payer par l'abandon partiel ou total de leur message l'acces au stade industriel ? Cette décoloration qui semble tout envahir, si nous n'y veillons, cette dérive menaçante de chacun dans le progres de tous, les peuples et les cultures n'y résisteront que par un recours a l'authentique.
Mais ce recours ne peut se confondre avec une stérile tautologie de soi. On ne sauve un passé qu'en le méritant, je veux dire en le remettant en cause, et les continuités ne s'afiirment que par la fidélité.
Rassurons-nous. Cette fidélité dans la contradiction, l'Islam moderne la porte a une rare violence. C'est pourquoi, son combat pour se mériter n'a meme pas besoin de formulation pour s'inscrire parmi les réalités les plus pressantes de notre temps. Aspirant a un avenir autant qu'a un héritage, situant son royaume dans un monde a refaire, il retrouve par les ruptures fertiles du projet technologique l'antique adhérence a la Nature. Et que cette vision, a l'encontre de tout panthéisme, il la combinât avec la proclamation de l'Unique, la résidait sans doute le propre de son message et sa tension créatrice.
Cette structure, aujourd'hui, l'Islam peut la transposer en termes de modernité. La physique abstraite, la généralité d'application de l'acte industriel, s'entrechoquent chez lui comme chez nous avec l'affirmation de la personne collective. De ce choc, si nous savons le maîtriser, peut naître un monde nouveau.
Jacques BERQUE