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Ce livre, par sa construction meme, veut avant tout montrer que, contrairement a l'opinion courante traditionnelle, la Renaissance n'est pas un mouvement typiquement italien qui s'étend aux autres pays par une sorte de conquete progressive. La Renaissance est en vérité un phénomene européen, meme si celui-ci se réalise d'une maniere différente dans les Flandres, en Italie, en France et en Allemagne, ou peut-etre a cause de cela.
Au début du xve siecle, on assiste a l'un des plus grands bouleversements que la peinture ait connus. Van Eyck réalise le polyptyque de l'Agneau mystique et Masaccio les fresques de la chapelle Brancacci. L'un n'est pas moins novateur que l'autre et ces deux ouvres majeures peintes presque simultanément par des hommes si différents d'origine et de traditions posent les fondements d'une expression nouvelle. Les découvertes techniques de Van Eyck lui permettent de traduire avec des couleurs scintillantes comme des matieres précieuses les merveilles de la nature, le secret des objets et des figures baignés de lumiere. Cependant que Masaccio crée un monde monumental et moral ou l'homme prend pour la premiere fois conscience de ses responsabilités terrestres. Avec leurs successeurs triomphent la traduction pathétique des sentiments, la révélation des caracteres et des passions; c'est aussi le moment ou l'homme, grâce a la perspective, trouve sa place au centre de l'univers.
Toutefois ce siecle n'est pas caractérisé comme le précédent par une diffusion universelle d'un meme langage artistique: des «nationalités» bien définies viennent se substituer au style international du gothique tardif. Bien entendu, les échanges et les contacts se poursuivent entre les pays; mais chacun de ceux-ci tend a fixer une vision du monde, a affirmer un ordre des valeurs, a se reconnaître dans un passé historique qui lui soient propres. Les rapports qui s'étabUssent entre les nations sont d'une dialectique animée et ils sont loin d'etre une propagation uniforme de la tradition.
L'art italien fonde la valeur de la forme sur Vidée, au sens platonicien du terme, il formule le concept a priori d'espace dans lequel il insere et par lequel il justifie toute autre expérience. L'art flamand au contraire fonde la forme sur l'expérience et, tout en semblant attribuer une importance exclusive aux choses en tant que telles, il élabore lui aussi, mais a posteriori, un concept de l'espace. Cependant, si l'art italien n'est et ne pourrait etre pure géométrie, l'art flamand n'est et ne pourrait etre une copie fidele des données sensibles. Disons donc que les Italiens veulent définir par le concept et les Flamands par l'expérience la forme qui est pour les uns comme pour les autres le but supreme a atteindre. La forme, c'est-a-dire la représentation consciente du monde, la maniere de traduire objectivement les structures et les contenus de l'esprit, la reconnaissance des conditions de l'espace et du temps dans lesquels s'insere l'existence humaine et ou s'affirment la valeur et l'autonomie de l'individu.
j.l. et g. c.a.