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NOTICE SUR GOGOL
par P. MÉRIMÉE
Je n'ai lu de M. Gogol que trois ouvrages c'est-a-dire un recueil de nouvelles, un roman et une comédie. Je crois qu'il a encore publifi des lettres, qui ont fait sensation dans son pays, sur des sujets philosophiques et religieux. Mon incompétence en ces matieres me fait du moins regretter de ne pouvoir en rendre compte. D'ailleurs, comme romancier et comme auteur dramatique, M. Gogol me paraît mériter une étude particuliere, et il ne lui manque peut-etre qu'une langue plus répandue pour obtenir en Europe une réputation égale a celle des meilleurs humoristes anglais.
Observateur fin jusqu'a la minutie, habile a surprendre le ridicule, hardi a l'exposer, mais enclin a l'outrer jusqu'a la bouffonnerie, M. Gogol est avant tout un satirique plein de verve. 11 est impitoyable contre les sots et les méchants, mais il n'a qu'une arme a sa disposition : c'est l'ironie ; trop acérée quelquefois contre le ridicule, elle semble, par contre, bien émoussée contre le crime, et c'est au crime qu'il s'attache trop souvent. Son comique est toujours un peu pres de la farce, et sa gaieté n'est guere communicative. SI parfois il fait rire son lecteur, il lui laisse cependant au fond de l'âme un sentiment d'amertume et d'indignation : c'est que ses satires n'ont pas vengé la société, elles n'ont fait que la mettre en colere.
Comme peintre de mours, M. Gogol excelle dans les scenes familieres. Il tient de Téniers ^ et de Callot On croit avoir vu ses personnages et avoir vécu avec eux, car il nous fait connaître leurs manies, leurs tics, leurs moindres gestes. Celui-ci grasseye celui-la biaise, cet autre siffle parce qu'il a perdu une incisive. Malheureusement, tout absorbé par cette étude minutieuse des détails, M. Gogol néglige un peu trop de les rattacher a une action suivie. A vrai dire, il n'y a pas de plan dans ses ouvrages, et, chose étrange dans im écrivain qui se pique surtout de naturel, il ne se préoccupe nullement de la vraisemblance dans la composition générale. Les scenes les plus finement traitées s'enchaînent mal ; elles commencent, elles se terminent brusquement ; maintes fois l'extreme insouciance de l'auteur pour la composition détruit comme a plaisir l'illusion produite par la vérité des descriptions et le naturel du dialogue.
Le maître immortel de cette école de narrateurs décousus, mais ingénieux et attachants, dans laquelle M. Gogol a droit a un rang distingué, c'est Rabelais, qu'on ne saurait trop admirer ni trop étudier ; mais l'imiter aujourd'hui, c'est, je crois, chose difficile et, de plus, dangereuse. Malgré les grâces inexprimables de sa vieille
1. Nouvelles Russes, Mertvyia Douchi {Les âmes mortes), Revizor (L'Inspecteur général).
2. TÉNiEns le jeune (1610-1694:) ; il a excellé dans la peinture des scenes populaires ; nous avons de lui des intérieurs, des cabarets, des kermesses, d'un réalisme puissant.
3. Callot, graveur et peintre, né a Nancy (1592-1635), génie hardi; on admire la finesse de ses gravures.