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La disparition
e 10 mai 1981, a 20 heures, a l'issue du second tour de l'élection présidentielle, apparaît sur les écrans de télévision le visage de François Mitterrand. Il vient de battre Valéry Giscard d'Estaing, et a su rallier des suffrages bien au-dela de son propre camp. Pour nombre d'électeurs, il incarne le changement politique et la modernisation d'un pays corseté. Un socialiste accede a l'Elysée. Son élection signe une rupture avec la longue période monocolore de laV= République. La France bascule-t-elle a gauche ? L'histoire se montrera plus circonspecte que les clameurs et les déclarations péremptoires d'un soir de triomphe électoral. Pour l'instant, et c'est fondamental, l'élection de Mitterrand rend concrete l'idée de l'alternance politique dans une démocratie française qui ne l'avait pas encore connue. Présent dans la foule venue en masse place de la Bastille feter cette élection, et le 21 mai, date officielle de l'entrée en fonction du président, le photographe Gérald Bloncourt capture quelques fragments de l'événement.
Les photographies changent de statut avec les années. Celles de Gérald Bloncourt n'échappent pas a cette métamorphose. Photographe social aupres de la presse militante (de L'Humanité a Témoignage chrétien), « oil engagé », il n'a eu de cesse de raconter la France industrielle des trente glorieuses, celle du progres éternel, du chômage résiduel et des ascenseurs sociaux. Ses photos militantes des années 1970 reflétaient les marges de cette grande et Insoucieuse abondance, celles d'ou surgissaient la colere sociale et le sourd grondement des usines et des petites entreprises, dans ses meetings et ses forets de poings levés. Celles aussi qui magnifiaient les élans de solidarité, les éclats d'utopies et les grands mouvements de foule tournés vers l'espérance politique. Celles encore qui laissaient voir de nouvelles luttes issues de Mal 68, comme les revendications féministes, antimilitaristes ou antinucléaires.
Les photographies de Gérald Bloncourt racontent désormais la disparition de cette société-la. C'est tout le paradoxe du 10 mai 1981. L'effondrement du Parti communiste précédant la désintégration du bloc soviétique, la montée des classes moyennes, les délocalisations, l'obsolescence des industries traditionnelles, le chômage structurel, le retour d'un libéralisme sans régulation, l'amorce de la mondialisation, mais aussi les nouvelles technologies auront eu raison de ce « peuple de gauche » ou plus exactement des « peuples de gauche ». La France des années 1980-1990 a rendu invisibles des fractions entieres de la population -ouvriers, agriculteurs, employés - que l'on ne voyait pas raccord a la modernité, et cohérent avec le nouveau roman que se racontait l'époque. Adieu a la société industrielle et ses acteurs massifs, bienvenue dans la société « postmoderne » et fragmentée des individus. Non pas que la France n'aurait plus d'ouvriers et d'Industries, ne connaîtrait plus de conflits sociaux ni de tensions dans sa société, loin de la, mais les photographies de Gérald Bloncourt documentent désormais sur la façon dont un pays pouvait exprimer ses passions et ses tourments : un reve de projets collectifs. Un reve évanoui a jamais, ou bien un lourd sommeil politique ?
Emmanuel Lemieux