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Grunewald
"" La Tour est le triomphe de l'histoire de l'art, et sa justification", écrivait naguere un représentant de cette discipline. En dirons-nous autant de Mathis Grunewald, de celui qui fut l'un des plus grands peintres de son époque et de toute l'histoire de l'art, et dont l'ouvre majeure attire chaque année au musée de Colmar des foules pénétrées d'une fervente admiration?
Oui, si nous songeons a l'oubli dans lequel il était tombé. Rédigeant sa Teutsche Akademie, Sandrart avouait déja ne plus connaître personne qui fut capable de lui fournir un renseignement sur son compte; mais il avait vu un certain nombre de ses ouvres, des dessins chez le peintre Philipp Uffenhach, des tableaux a la cathédrale de Mayence, dans l'église des Dominicains de Francfort, dans les collections du pape et de l'électeur de Baviere, et il possédait une idée fort précise de son art. Puis, peu a peu, si l'on excepte une mince tradition locale presque sans écho, le lien qui unissait les ouvres au nom de leur créateur s'abolit dans la mémoire des hommes. Le retable d'Isenheim, toujours admiré par les voyageurs, passait en dépit de son style pour une production d'Albrecht Dürer — fut un temps, il est vrai, ou l'on accolait ce nom presugieux a tout tableau anonyme, assez ancien et point trop médiocre, qui semblait ressortir a l'école du Nord ! En 1850, six ans apres que Jacob Burkhardt l'eut rendu a Grunewald, A. Michiels y voyait encore la main du grand peintre de Nuremberg: "le dessin, la composition, la couleur et le chiffre [?] du peintre ne laissent aucun doute a cet égard". L'auteur d'un article anonyme paru dans le Kunst-blatt de Schorn en 1841 proclamait bien Grunewald supérieur a Dürer, surtout dans la maniere de peindre, mais parmi les nombreux tableaux qu'il citait de lui, deux ouvres seulement étaient authentiques, la Rencontre de saint Erasme et saint Maurice et Saint Laurent et Saint Cyriaque de Francfort. La liste des cinquante et une ouvres donnée par G. Parthey dans son Deutscher Bildersaal en 1863 ne faisait pas une place moins large a la fantaisie. Entre temps, le Miracle des neiges, aujourd'hui gloire du musée de Fri-bourg-en-Brisgau, avait été vendu aux encheres par la pinacotheque de Munich, avec un lot de neuf cent soixante-dix autres tableaux jugés d'un intéret médiocre et dont on voulait débarrasser les réserves.
C'est vers la fin du siecle que la grandeur de Grunewald
s'imposa définitivement aux historiens de l'art et aux connaisseurs. Les pages ampoulées de Huysmans, trop citées depuis, n'ont sans doute pas eu dans cette réhabilitation le rôle qu'on leur attribue parfois. Morceau de bravoure destiné a faire briller le talent de l'auteur, la longue description de la Crucifixion de Karlsruhe placée au début de La-Bas surpasse en artifice tous les exercices analogues dont une solide tradition obligeait les romanciers du XIX" siecle a parer leurs ouvrages. Quant a l'évocation du retable d'Isenheim, elle est encore moins convaincante. La ridicule prétention d'un style parsemé de fausses élégances, cette complaisance a l'égard des modes littéraires du temps ne doivent pas nous faire oublier que l'auteur juge de la peinture a peu pres comme le Président de Brosses; il reproche au fond a Grunewald de n'avoir pas donné a ses Vierges les traits de belles Parisiennes du grand monde et a l'ange de l'Annonciation ou a saint Jean des allures de jeune premier. Les lignes qu'il consacre a la Vierge tenant l'Enfant suffisent a disqualifier cette fausse gloire de la critique.
La meme année 1905 ou paraissait son essai sur Trois primitifs, un grand historien de l'art allemand, beaucoup plus grand par la justesse de son oil que par les trop célebres théories dont il a encombré l'esprit de ses disciples, H. Wolfflin, écrivait en tete de sa monographie sur Dürer qui devait connaître une telle renommée: "Jusque-la, on disait Dürer, lorsqu'on voulait résumer l'art allemand en un seul nom [ ]. Aujourd'hui, c'est plutôt Dürer qui semble un cas a part. Seul le hasard qui voulut que Grunewald disparut pendant plusieurs siecles de l'horizon de la nation semble avoir rendu possible la gloire de Durer". Sans insister sur l'interprétation profondément et désagréablement nationaliste que Wolfflin donne de la différence entre les deux artistes et de la supériorité de Grunewald pour les Allemands, inter-prétadon bien démodée de nos jours, retenons combien sa réputation était déja solidement établie. Elle l'était si bien qu'une vingtaine d'années plus tôt, on lui avait attribué l'extraordinaire Crucifixion de Schleissheim de Cranach l'Ancien, attribution qui nous semble inconcevable aujourd'hui, mais qui lui faisait beaucoup plus honneur qu'un certain nombre de médiocrités dont le zele de certains historiens de l'art a voulu depuis lors le rendre responsable.
En 1911, enfin, l'ouvrage de H. A. Schmid, un grand et