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Michel-Ange
Les grands artistes " n'ont jamais fait qu'une seule ouvre, ou plutôt n'ont jamais que réfracté a travers des milieux divers, une meme beauté qu'ils apportent au monde". Ces mots de Proust peuvent etre appliqués a l'ouvre de Michel-Ange; il sembla pendant toute sa vie etre hanté par une seule vision de grandeur et de beauté, et chacune de ses créations, d'une qualité unique, porte le message d'un meme monde supérieur et caché.
Il n'y a pas chez Michel-Ange émancipation graduelle, proprement dite, d'une école de Maître vers la liberté et l'originalité de l'expression. Dans ses premieres ouvres déja on trouve le germe de son développement futur. L'enfant de treize ans qui entra en 1488 dans l'atelier de Domenico Ghir-landajo, a Florence, affirmait son indépendance et sa maturité précoces. Au lieu de suivre le style de son maître, ou l'art raffiné des artistes florentins en vogue, Michel-Ange se tourna vers la tradition monumentale de l'art toscan: Giotto et Masaccio, artistes qui ont vécu un et deux siecles avant lui. Il y trouva la grandeur et la dignité du sentiment, exprimées dans des formes monumentales et simples.
Les aspirations de Michel-Ange dans sa jeunesse se clarifient et trouvent leur place déterminée dans la Voute de la Chapelle Sixtine, qui réunit, dans une sorte de hiérarchie, le monde d'etres hétérogenes, surgis jusqu'alors isolément dans ses dessins, ses sculptures, et dans ses rares peintures. La Voute de la Sixtine : c'est d'abord un résumé de ses recherches plastiques précédentes ; c'est encore et surtout, une phase nouvelle du développement des themes de sa jeunesse. C'est une solution géniale et unique dans l'art, de l'organisation sur une surface courbe de nombreux motifs différents dont l'artiste arrive cependant a faire une unité.
Comme le premier projet du Tombeau de Jules II, la Voute est une .sorte de symphonie de formes humaines. Elles sont coordonnées ou subordonnées, superposées et rythmées, a différentes échelles, du géant jusqu'a l'enfant, tantôt nues, tantôt vetues, de marbre, de bronze ou de chair, — formes qui se présentent isolées ou en groupes, agissant simultanément, s'enchevetrant parfois dans un grouillement qui est cependant toujours dominé par les lignes séveres de l'ossature architectonique. Spectacle sublime, ces mouvements des corps, qui se développent comme des vagues en crescendo vers le fond de la Chapelle, saisissent le spectateur qui, meme avant
d'en avoir pénétré le sens, éprouve la volupté de l'annihilation dans un monde supérieur. Par ce mouvement toujours repris, par la masse, le poids et la polyphonie qui en résulte, cette ouvre ne peut plus etre classée comme appartenant au style de la Renaissance, et cependant ce n'est pas non plus dans le style baroque aux mouvements continus, et aux formes fondues. Ici tout reste clairement délimité et l'ensemble puissamment rythmé. C'est un style personnel qu'il a développé du style de la Haute Renaissance.
Michel-Ange s'inspire de la forme réelle de la voute et de sa masse, s'opposant a ses prédécesseurs qui cherchaient au contraire a camoufler, soit sous un réseau de corniches, soit avec des peintures illusionnistes en trompe-l'oil, la forme réelle et le poids matériel des voutes qu'ils couvraient de leurs fresques. Le Maître s'empare de la surface incurvée de la voute telle qu'elle s'offre a lui, et y évoque une ossature architectonique et un monde de figures gigantesques, qui sont en meme temps les incarnations des énergies vitales scellées dans la voute. Il traduit le poids matériel de la voute par le volume de ses figures et le "relief" de l'architecture peinte. Il exprime, symboliquement, les forces d'écartement inhérentes a la voute, par de larges doubleaux élastiques dont la tension est personnifiée par les putti-cariatides qui remplacent les chapiteaux des pilastres. La force de cohésion, qui contrebalance la poussée latérale, est exprimée par une corniche puissamment profilée qui court autour des doubleaux en faisant des saillies a chaque pilastre et qui relie tout le systeme. Les champs neutres entre la poussée latérale et les forces de cohésion sont remplis par des scenes historiques, des figures géantes, des médaillons, et des nus de bronze. Michel-Ange trouve enfin le symbole plastique qui explique, — sur le plan artistique, — la courbe de toute l'armature, en l'interprétant comme une conséquence du poids des Prophetes et des Sibylles, dont les masses lourdes tirent vers le bas la gigantesque charpente. Ainsi, son systeme exprime les énergies latentes dans la voute: elle apparaît incurvée par son propre poids et soutenue par sa propre tension. Détaché de la structure architectonique des murs de la Chapelle, c'est un monde autonome, un univers complet, régi par ses propres lois.
Le spectateur qui s'avance de l'entrée principale vers l'autel éprouve, en passant de fresque en fresque, le sentiment